Monsieur d’Arcy publie la suite de son précédent ouvrage aux Editions Romaines. La Paix de Dieu est une lecture de la vie de saint Paul au travers de l’Epître aux Ephésiens, et montre l’évolution de la foi de son auteur.
Philippe d’Arcy (PdA) : Avant de répondre aux questions qui me sont posées, je voudrais rappeler ce qui est au principe de mes analyses : l’unicité de Dieu affirmée à la fois par le judaïsme, le christianisme et l’Islam. De ce principe découle l’unicité de la création et celle du genre humain qui implique la fraternité entre les hommes. De cette fraternité il ne suffit pas d’avoir une certitude intellectuelle, exprimée par exemple par la Déclaration des droits de l’homme ; il faut la faire passer dans son comportement. A ce niveau surgissent les problèmes qui empoisonnent la vie des hommes. En théorie personne n’est contre l’idée d’un Dieu qui serait le même pour tous les hommes et qui leur commanderait de tous se traiter d’une manière fraternelle. En pratique personne ou presque ne la prend au sérieux car elle implique attention aux autres et respect de leur personne et de ses droits ; soumission aux règles de la justice et en particulier à celle du partage des richesses ; dépassement des nationalismes et recherche d’une entente entre les peuples. A ces conséquences la plupart des gens se refusent parce qu’ils sont occupés par la recherche de la survie d’eux-mêmes et de leurs proches. Cette recherche les conduit à un égoïsme de fait, qui prend une forme militante et batailleuse lorsqu’ils se sentent attaqués par celui des autres communautés humaines et des autres peuples. Tout le monde rêve de paix, mais est prêt à faire la guerre pour défendre ses avantages acquis. Il faut donc une foi à transporter les montagnes pour, face aux affrontements permanents des hommes, adhérer à l’idée d’une paix universelle qui serait l’expression de la volonté qui aurait dirigé Dieu dans sa création du monde et de l’humanité. Cette idée est tellement contraire à l’expérience journalière qu’elle paraît un enfantillage ou, plus fondamentalement, un non-sens. Et ce non-sens apparaît le plus éclatant lorsque des croyants se réclamant de l’unicité de Dieu utilisent leur foi pour s’encourager au combat contre d’autres hommes et à leur persécution. Saint Paul ayant été au début de sa vie un tel combattant, au nom de sa foi en la vérité du judaïsme, la prise de conscience de l’absurdité de son comportement est importante à étudier dans toutes ses implications car elle peut être le modèle à imiter par ceux qui veulent passer d’une adhésion théorique à l’idée d’une paix universelle, à la manière d’être pratique commandée par elle.
European Finance (EF) : Monsieur d’Arcy, dans votre précédent livre, Du Terrorisme au Christianisme, la vie et les écrits de saint Paul occupaient une place importante. Quel éclairage particulier apportez-vous par La Paix de Dieu ?
PdA: Dans la deuxième partie de mon livre Du Terrorisme au Christianisme, intitulée Les deux conversions de saint Paul, j’ai voulu montrer que, malgré sa conversion au christianisme au moment de son arrivée à Damas où il voulait emprisonner les chrétiens, Paul reste imprégné de l’idée juive du monopole du salut apporté par l’obéissance à la loi de Moïse, les autres nations étant vouées à la perdition. Sa conversion l’amène à adhérer à la possibilité pour un non juif d’accéder à ce salut par sa foi en Jésus. Mais s’il ne participe pas à cette foi par son entrée dans l’Eglise par le baptême, il continue à être voué à l’enfer. Le salut devient ainsi un monopole de l’Eglise, non plus sous la forme de l’obéissance à la Loi, mais sous celle de la foi en Jésus. Il devient alors essentiel pour un chrétien animé par la charité de l’apporter au plus grand nombre possible d’étrangers pour les sauver par leur entrée dans l’Eglise. D’où l’extraordinaire énergie déployée par Paul dans son apostolat car c’est une question de vie et de mort pour les païens à qui il s’adresse de prendre conscience de leur état de vide spirituel et de la possibilité offerte, par leur conversion, d’entrer dans l’expérience, grâce aux sacrements, de la communication par Dieu de sa vie éternelle à ceux qui ont foi en Lui. Mais le postulat d’un tel comportement héroïque reste le préjugé de la condamnation a priori à l’enfer de ceux qui ne feraient pas partie de l’Eglise, soit par ignorance de son existence, soit à la suite d’un refus conscient. Ce préjugé a ensuite été théorisé sous le nom de dogme du péché originel.
Saint Paul en est brutalement libéré lorsqu’au moment où il allait être lapidé par les fanatiques du Temple qui le considéraient comme un traître, il est sauvé par l’intervention de la cohorte romaine chargée de la surveillance des esplanades qui entouraient le temple de Jérusalem où il était venu prier pour réaliser un vœu. Le salut peut donc aussi bien passer par les Romains que par les juifs ou les chrétiens. Il n’y a pas honte, du point de vue de Dieu, à se proclamer citoyen romain si par Rome peut passer, sur le plan humain, grâce à l’action de sa justice, de sa police et de son armée, la protection des personnes et des biens. Une puissance qui aide à la réalisation d’un salut terrestre, même si elle reste insuffisante par rapport à celle de Dieu, ne peut être déclarée a priori perverse et infernale. Il n’y a donc pas de lâcheté pour Paul dans l’affirmation de son titre de citoyen romain, hérité par lui de son père, mais la reconnaissance d’une forme légitime de justice à laquelle on peut faire appel si l’on est soumis aux actes terrorisants d’une secte qui a perdu le sens des vérités religieuses qu’elle se croit le devoir de défendre. En faisant appel à cette justice Paul ne trahit pas l’exemple de Jésus qui avait accepté, sans se révolter, sa condamnation à mort. Il n’avait pas averti à l’avance les Romains du risque couru par lui en se rendant au temple. Il a été délivré par eux de la mort par hasard, sans avoir compté à l’avance sur leur intervention. Il a donc vu en elle un signe de Dieu qui a profondément modifié l’équilibre de ses sentiments et de ses idées. Cette deuxième conversion préfigure celle qui s’est opérée dans l’Eglise au moment du concile Vatican II : la reconnaissance qu’il peut y avoir dans les peuples non christianisés ou opposés à cette christianisation des formes ou des germes de salut dont l’Eglise peut tirer un enseignement. Il y a, grâce à cette conversion, un retour à l’humilité qui est tout à fait en accord avec l’enseignement de Jésus.
L’épître aux Ephésiens fait l’exposé doctrinal des principes sur lesquels est fondée l’expérience de cette seconde conversion. La réalisation sur terre du salut voulu par Dieu pour les hommes repose sur son action rendue manifeste par sa création de l’univers. L’essentiel pour les hommes qui veulent être des collaborateurs de Dieu dans la réalisation de son salut n’est pas de s’agiter pour produire autour d’eux le plus d’effets positifs possibles, mais de faire coïncider leur volonté avec celle de Dieu par un effacement de leurs désirs propres spontanés, qui les mènent toujours à l’affrontement avec autrui, en acceptant de s’identifier à la passion de Jésus et en prenant ainsi conscience du sens du baptême chrétien. Cette identification à la passion de Jésus qui fait d’un chrétien un véritable serviteur de la volonté divine, et donc un véritable apôtre, peut se manifester par des actes extérieurs spectaculaires. Plus fondamentalement elle aura des chances de se manifester d’abord par un effacement par rapport aux succès mondains qui rendra par exemple une sainte Thérèse de l’Enfant Jésus une aussi bonne patronne des missions qu’un saint François-Xavier qui a porté l’Evangile jusqu’aux limites du monde. Paul, après sa seconde conversion, est plus proche de la passion de Jésus, par laquelle passe le salut du monde, dans la solitude de sa prison que pendant les années de son infatigable apostolat athlétique par lequel il voulait gagner le grand prix du meilleur apôtre de Jésus. Il s’aperçoit qu’il n’avait jamais rien eu à prouver, ni à Dieu, ni aux hommes. Et il en fort bien ainsi.
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