Sans difficulté, on comprend le rêve d’un enfant de maîtriser la musique. Mais comment se construit en revanche le désir de la direction d’œuvres musicales ? Quel est votre parcours à ce sujet ?
Je me souviens, étant enfant, je chantais soprano dans un chœur amateur mixte tous les samedis après midi. Dès la fin de la répétition, je ne songeais qu’à une seule chose… voir arriver le samedi suivant. Habitant en milieu rural, je n’avais pas même eu l’occasion d’entendre un concert symphonique « live ». Mes parents n’avaient pas de culture musicale classique. Mais j’avais un si grand plaisir à partager ces moments extraordinaires de répétitions, que l’idée d’en faire mon métier est venue très tôt, et de façon très naturelle. Plus qu’un plaisir purement musical, c’est avant tout la communion de plusieurs personnes autour d’une œuvre qui est, je crois, le moteur principal de ma passion pour la direction. Plus tard, au cours de mes études pianistiques, j’ai ressenti le même sentiment à l’égard du répertoire solistique. Malgré son immense richesse, il me semblait qu’une dimension y manquait… toujours cette envie de partager…
Quels sont les grands professionnels de la direction musicale qui vous ont inspiré, qui ont guidé votre passion ?
Je parlais de mes origines rurales. La culture vivante n’arrivait pas, ou si rarement dans ma Provence natale… Le disque et la radio étaient les seuls moyens de toucher à l’actualité musicale. Enfant, je me souviens d’avoir régulièrement économisé tout mon argent de poche pour pouvoir m’acheter les disques que Michel Corboz enregistrait chez Erato. Ainsi, j’écoutais en boucle, son interprétation des Vêpres de Monteverdi, ou de la Messe en si mineur de Bach… Plus tard, je suis parti étudier la direction au Conservatoire de Genève pour rencontrer cet immense musicien – et je pèse mes mots ! – qui m’avait tant fait rêver dans ma chambre ! Avant qu’il ne devint mon maître puis mon ami, je découvris dans ses cours et dans sa façon de diriger, avec quelle foi il percevait la musique avant tout comme la quête d’une communion plus que celle de la perfection. Je n’ai pas eu la chance hélas de pouvoir rencontrer ou écouter autrement qu’en disque Carlos Kleiber ou Leonard Bernstein, mais avec eux aussi, la musique dépasse très largement l’univers artistique pour rentrer dans celui du spirituel…
Construire une carrière dans un milieu artistique est toujours difficile et on ne peut pas vraiment parler de « plan de carrière ». Pour autant, quels sont vos objectifs professionnels à cinq ans ?
Je me lève chaque jour en pensant que j’ai une chance extraordinaire de pouvoir toucher à la direction, d’en avoir fait mon métier. Ensuite, j’essaie avec toute mon âme d’honorer cette chance. Si demain l’on trouve que j’ai quelque chose à apporter aux autres, on viendra me le demander. C’est là très sincèrement mon unique objectif.
Comment vit-on la direction d’un orchestre sur scène : vit-on chaque instrument en même temps, ou bien garde-t-on une distance nécessaire pour guider toutes les notes ?
Aime-t-on plus intensément une personne en étant plus loin d’elle, ou en essayant de comprendre aussi ce qui nous dérange en elle ? Je compare souvent le chef et ses musiciens à une centrale solaire. L’énergie nous vient de la partition. Les musiciens sont autant de miroirs que le compositeur a imaginés, et le chef est celui qui oriente à sa façon les miroirs pour que tous les faisceaux brillent ensemble. Il est aussi celui qui reçoit chacun des faisceaux lumineux. Comme le cœur de la centrale, il ne produit rien à lui seul, mais il est celui par qui tous les faisceaux convergent. Je puis vous assurer que lorsqu’on dirige, on brûle !!!
Lorsque l’on creuse un peu votre parcours professionnel, on constate que la direction d’orchestre que vous opérez ne lésine pas sur les différents genres. Vivant ces musiques de l’intérieur, qu’aimeriez-vous répondre à ceux qui dénigrent les musiques contemporaines par rapport aux grands classiques des siècles passés ?
Si l’on me donne à lire un poème extraordinaire dans une langue que je ne maîtrise pas, je dirai bien vite que je ne comprends rien. Si par contre je prends la peine d’étudier cette langue, ou de chercher une traduction du poème, je pourrai m’en faire une idée. Qu’est ce que la crainte de la modernité, sinon être confronté à notre ignorance ?
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