Désindustrialisation : la faute à l’Euro ?

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Industrie lourdeC’est un procès régulièrement fait à la monnaie unique d’être responsable du déclin des industries européennes. Selon ces critiques, la construction de l’Union monétaire se serait accomplie au prix d’une désindustrialisation de l’Europe, laquelle est d’ailleurs l’une des principales causes de la trop faible croissance dont souffrent les Etats de la zone euro.

Ces critiques sont pour en partie infondées. Certes, la diminution de la part de l’industrie dans la valeur ajoutée, la réduction de la part de l’emploi industriel, la multiplication des délocalisations et des fermetures d’usines aux conséquences sociales douloureuses, sont une réalité incontestable en Europe depuis la décennie 1990. Elles coïncident avec les avancées vers Maastricht et l’avènement de la monnaie unique. Mais on doit à la vérité de reconnaitre que l’Euro n’en est pas le seul responsable, et que dans plusieurs discours politiques faciles, la monnaie unique « a bon dos ». Accuser l’Euro, et l’Euro seul, d’avoir désindustrialisé le continent, est souvent une commodité qui élude d’autres réalités, plus complexes : des insuffisances dans l’investissement, des carences dans l’innovation, des arbitrages contestables dans les politiques publiques économiques, qu’elles soient nationales ou communautaires. En définitive, la désindustrialisation en Europe est moins liée à la monnaie unique elle-même qu’à un manque de compétitivité par rapport aux pays émergents et qu’à l’inaboutissement de la construction européenne en matière industrielle.

Il est incontestable que depuis la création de l’Euro, les économies de la France, de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie se sont largement désindustrialisées. Les études montrent, de manière quasi unanime, une accélération et une amplification de la désindustrialisation depuis les années 1990, période qui coïncide avec le passage à la monnaie unique. On citera notamment les travaux du français Patrick Artus qui soulignait que l’entrée dans l’Euro avait affaibli la croissance potentielle de pays comme l’Espagne, le Portugal, et l’Italie. Après la fin du Système Monétaire Européen en 1992 et la disparition consécutive des risques de change, la spécialisation productive de ces pays a provoqué un net ralentissement des gains de productivité, avec pour corollaire la désindustrialisation. C’est cette désindustrialisation qui explique, pour une part, la faible croissance potentielle de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie et même de la France – pour laquelle la responsabilité de l’entrée dans l’Euro est logiquement établie.

La faute à l’Euro et rien qu’à l’Euro ? La désindustrialisation n’est pourtant pas un fait purement européen : c’est une évolution commune à la quasi-totalité des pays industrialisés, particulièrement en Europe occidentale certes, mais aussi aux Etats-Unis. Son amorce est bien antérieure à l’avènement de la monnaie unique européenne : c’est dès la fin des années 1960 que les premiers signes de déclin industriel ont été décelés en Grande-Bretagne, en France, et même en Allemagne.

L’Allemagne, justement, fournit le meilleur contre-exemple pour battre en brèche l’idée d’une industrie européenne sacrifiée au profit de l’union monétaire. L’Euro, dans ses principes, dans sa constitution, est l’héritier direct du Deutsche Mark. La BCE reste une institution allemande dans ses mandats, sa composition, sa philosophie, et son obsession de la stabilité monétaire. Et la croissance allemande est de celles qui souffrent le moins en cette période de crise, d’abord parce qu’elle est portée par une industrie solide et exportatrice. Une industrie qui, à la différence de celles de plusieurs autres pays européens, n’a pas souffert du passage à l’Euro. Comme quoi l’Euro ne saurait être l’explication unique, le bouc émissaire de la désindustrialisation. Les causes sont ailleurs et l’industrie allemande les révèle : l’investissement, l’innovation, le dynamisme commercial.

La faute à l’Euro et rien qu’à l’Euro ? C’est aussi oublier que la désindustrialisation est avant tout un effet de la mondialisation, qu’elle s’accélère en Europe au moment où la concurrence des pays émergents, à très faibles coûts de production, se renforce considérablement et fait perdre d’importantes parts de marché aux producteurs européens. Un choc auquel les industries européennes n’étaient tout simplement pas préparées, à cause de niveaux d’ investissements productifs largement insuffisants et d’efforts d’innovation insatisfaisants. C’est ici que la comparaison avec l’Allemagne est édifiante : entre 1992 et 2008, les dépenses de recherche et développement représentaient en moyenne presque 2,5% de son PIB annuel. Contre 0,9% pour l’Espagne sur la même période, l’Italie 1%, le Portugal 0,7% et la France 2%. Le constat est le même concernant les investissements productifs, dont les volumes sont plus importants en Allemagne que dans les autres pays européens.

Lorsque, à ces stratégies industrielles déficientes, s’est ajoutée l’appréciation de la valeur de l’Euro sur le marché des changes à partir de 2002, les industries européennes ainsi pénalisées n’ont pu que perdre des parts de marchés face à leurs concurrentes émergentes. S’il est un point sur lequel l’Euro est coupable, c’est qu’il handicape dynamisme commercial des industries européennes. Mais ici, ce n’est pas l’existence-même de la monnaie unique qui est en cause, mais son taux de change, sa surévaluation ; comme le rappelle Patrick Artus « on ne peut pas critiquer l’entrée dans l’Euro : elle n’a été que le révélateur des problèmes industriels structurels des pays ». Là où l’Euro pêche vis-à-vis des industries européennes, ce n’est donc en définitive que dans sa surévaluation sur le marché des changes qui pèse sur leur compétitivité.

Au-delà de l’enjeu monétaire, c’est la question d’une politique industrielle européenne qu’il faut poser pour répondre au défit de la désindustrialisation. L’Europe peut se prévaloir de grandes réussites industrielles, avec des pôles comme Airbus ou EADS; mais force est de constater que ni les Etats-Unis, ni les institutions européennes n’ont les moyens de mener des stratégies d’envergure pour promouvoir le système productif. Les politiques en appellent régulièrement à la Commission, qui n’est pourtant compétente que pour les matières commerciales et concurrentielles. Ils ont ensuite beau jeu de dénoncer le renoncement de l’UE à ses ambition industrielles, alors que les moyens de les poursuivre ne lui ont pas été donnés. C’est ainsi que les choix majeurs de la construction européenne se sont prioritairement portés sur les politiques de marché, au détriment peut-être de la promotion de la base industrielle : l’Europe industrielle et technologique n’a pas avancé au même rythme que l’Europe monétaire. Ce déséquilibre pèse beaucoup dans le contexte actuel de crise financière, de menaces sur la monnaie unique et de croissance atone.

Il est donc urgent de relancer l’idée d’une politique industrielle européenne comme solution possible à la trop faible croissance, laquelle explique largement les difficultés actuelles. En plus de la constitution de pôles européens dans des secteurs comme l’aéronautique, l’espace, la santé, les transports, où l’Europe est déjà forte, il est nécessaire de traduire dans les faits le concept « d’économie de la connaissance », qui suppose des moyens substantiels dans la recherche et développement et l’enseignement supérieur, tendus vers l’excellence industrielle. La réponse, une fois de plus, est politique : il s’agit maintenant de fixer à la construction européenne des objectifs industriels.

Laurent Musine pour Eurasian Finance

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